Le kama Soutra : Titre XI : Chapitre 6
Moyens de se débarrasser d'un amant
Blâmer et railler ses habitudes et ses défauts en lui riant au nez et en frappant du pied;Parler de sujets qui lui sont étrangers, rabaisser ses connaissances, l'humilier dans son amour-propre, rechercher la société d'hommes auxquels il est inférieur en science et en intelligence;
Lui témoigner du dédain en toute occasion, faire la critique des hommes qui ont ses défauts;
Se montrer non satisfaite des moyens qu'il emploie pour la jouissance; ne pas lui donner sa bouche à baiser, lui refuser l'accès de son jadgana; montrer du mépris pour les morsures et les égratignures qu'il lui a faites, ne point le serrer quand il l'embrasse de quelque manière; ne faire aucun mouvement pendant la connexion;
Lui demander l'union sexuelle quand il est fatigué;
Se moquer de son attachement pour elle;
Ne pas lui rendre ses embrassements, s'en détourner quand il les commence;
Avoir envie de dormir ou bien de sortir pour quelque visite ou quelque réunion quand il désire la posséder pendant le jour;
Parodier ses paroles et ses gestes;
Rire sans qu'il plaisante ou, quand il plaisante, rire de quelque autre chose;
Jeter à ses propres serviteurs des regards de côté et se tordre les mains chaque fois qu'il ouvre la bouche;
L'interrompre au milieu de ses récits et en commencer d'autres elle-même;
Énumérer ses travers et ses vices en les déclarant incurables;
Dire devant lui à ses suivantes des paroles destinées à le mordre au vif;
Affecter de ne point le regarder quand il vient à elle;
Lui demander ce qu'il ne peut donner ou accorder;
Et finalement le congédier[88].
Il y a un aphorisme en vers sur la conduite à tenir pour une courtisane.
Le devoir professionnel d'une courtisane est de se lier après examen complet et mûre réflexion à un homme pourvu de ce qu'elle doit désirer; puis de s'attacher l'homme avec lequel elle vit, de se faire donner par lui tout ce qu'elle peut et, quand elle lui a tout pris, de le congédier. Une courtisane qui vit de la sorte comme une femme mariée devient riche sans être fatiguée par le nombre de ses amants[89].
[Note 88: Vatsyayana ne dit rien de la manière de se débarrasser d'une amante. Dans l'Inde, cela ne souffre aucune difficulté. En France il en est souvent autrement, témoin celles qui se vengent avec le vitriol. Un vieux beau du premier empire (de France) nous disait: «Avec les femmes, le difficile, ce n'est point de se lier, mais de se délier. Au quartier
Latin d'autrefois, on s'en tirait en écrivant: Malheureuse, j'ai tout appris!»]
[Note 89: Voir à l'Appendice Properce, livre IV, élégie V: «La corruptrice Achantis.»]
APPENDICE AU CHAPITRE VI
La corruptrice Achantis.
L'aphorisme qui termine le chapitre VI semble résumer les conseils de la corruptrice Achantis, Properce, livre IV, élégie V:
«Qu'Achantis ait mêlé dans une fosse les herbes des tombeaux et soudain un torrent ravagerait la campagne. Par son art elle dévie la lune et rôde pendant la nuit sous la forme d'un loup. Par ses intrigues elle pourrait aveugler le plus vigilant des époux.
Par ses insinuations perfides, elle enflammait un jeune coeur et frayait à l'innocence la route du vice. «Dorania, disait-elle, si tu veux les trésors de l'Orient, si tu désires les tissus de Cos ou les raretés célèbres de Thèbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que prépare le Parthe, dédaigne la constance, méprise les dieux, cultive le mensonge
et brave les lois importunes de la pudeur. Faire croire à un mari te fera rechercher davantage. Diffère sous mille prétextes la nuit qu'on sollicite, et l'amour n'en sera que plus empressé.»
«Si un amant a dérangé ta chevelure dans sa colère, fais-lui acheter la paix à force de présents.»
«Quand ton amant est à tes genoux, écris un rien sur ta toilette; s'il tremble, il est ta proie. Que ton cou lui offre toujours la trace récente de quelque morsure.»
«Surtout n'imite point Médée enchaînée à son amant; prends pour modèle Thaïs qui trompe, dans Ménandre, jusqu'aux valets les plus fripons.»
«Adopte les moeurs de ton amant. Partage son ivresse; s'il chante, marie ta voix à la sienne.»
«Que ton portier ne t'éveille que pour les prodigues, qu'il soit sourd pour celui qui frappe les mains vides. Ne rejette ni le soldat grossier, ni le matelot aux mains caleuses, s'ils t'apportent de l'or, ni l'esclave étranger qu'on a vu dans le Forum courir les pieds blanchis avec de la craie. Ne regarde jamais la main qui donne l'or. Ferme l'oreille aux chants d'un poète qui ne t'offre que ses vers.»
«Profite de ta jeunesse, de la fraîcheur, de tes belles années et crains toujours le lendemain. J'ai vu la rose de Pestum se flétrir en une matinée, lorsqu'elle promettait encore de longs parfums.»
J'ai vu s'exhaler l'âme d'Achantis, de cette chienne trop vigilante pour mon malheur quand j'essayais de soulever furtivement un odieux verrou. Vous qui aimez, n'épargnez pas les pierres à sa tombe et les malédictions à ses cendres.
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